Aller au contenu principal

Adaptation hédonique : pourquoi les bonnes choses ne nous font plus le même effet

L’adaptation hédonique est le retour progressif vers votre niveau de bonheur habituel après un changement de situation, pour le meilleur ou pour le pire.

Par ·

Quelque part dans votre appartement se trouve un objet qui a été, pendant un bref moment, votre bien le plus précieux. Vous pouvez probablement le nommer. Ce que vous ne pouvez pas faire, c’est retrouver la sensation qu’il vous procurait, et vous avez presque certainement cessé de le remarquer dans le mois qui a suivi son acquisition.

Ce glissement, c’est l’adaptation hédonique. Elle fonctionne dans les deux sens : l’augmentation de salaire ne se fait plus sentir comme telle, et le trajet domicile-travail que vous redoutiez lors de votre emménagement finit lui aussi par ne plus vous faire le même effet.

La version forte s’est révélée fausse

L’idée est entrée dans le champ de la psychologie avec une étude de Brickman, Coates et Janoff-Bulman publiée en 1978, qui comparait des gagnants à la loterie à des personnes paralysées à la suite d’un accident. Elle rapportait que le bonheur des deux groupes était bien plus proche d’un niveau ordinaire que ces événements ne l’auraient laissé prévoir. C’est devenu l’image du tapis roulant hédonique : vous pouvez courir aussi vite que vous voulez, vous finissez toujours par revenir à un point d’équilibre fixe.

Près de trente ans plus tard, Diener, Lucas et Scollon ont réexaminé les données accumulées dans Au-delà du tapis roulant hédonique, et l’essentiel de cet article apporte des corrections. Les points d’équilibre ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Ils ne sont pas fixes : chez certaines personnes, le niveau de référence évolue au fil des années. L’adaptation reste souvent incomplète, et le chômage de longue durée comme le handicap sévère sont les exemples classiques de moyennes qui ne retrouvent jamais leur niveau initial. Enfin, les personnes s’adaptent à différents événements à des rythmes différents, et le degré même de leur adaptation varie d’une personne à l’autre.

La formulation exacte est donc moins forte que le slogan, mais plus utile. Les circonstances comptent moins avec le temps qu’au moment où elles changent, et l’ampleur de cette diminution dépend de l’événement et de la personne. C’est un constat qui porte sur des moyennes, pas sur vous.

Pourquoi c’est ce mécanisme que vise la tenue d’un journal

L’adaptation explique un phénomène précis : les bonnes choses qui sont toujours là cessent de se faire sentir. Rien ne s’est dégradé. L’appartement est toujours aussi agréable. Il a simplement cessé d’être perçu comme une information nouvelle pour devenir la toile de fond du quotidien.

Le seul levier dont on dispose ici consiste à y prêter attention. Vous ne pouvez pas annuler volontairement l’adaptation, et écrire dans un journal ne rétablit pas la sensation de la première semaine. En revanche, cela fait de la chose un objet d’attention pendant les trente secondes nécessaires pour l’écrire, et en laisse une trace que vous pourrez retrouver plus tard, ce qui ne serait pas le cas autrement. C’est aussi pour cette raison que l’exercice des trois bonnes choses demande d’être précis : un détail nommé est une chose qu’il a fallu regarder, contrairement à une formule toute faite.

Ce qui n’est pas établi

L’idée que le fait de noter les choses ralentisse l’adaptation est plausible, mais peu étayée. Aucune étude ne montre que trois lignes le soir permettent à une situation agréable de continuer à procurer le même plaisir, et ce serait difficile à démontrer. L’affirmation qui mérite d’être avancée reste modeste : l’adaptation passe par un défaut d’attention, et un journal est un moyen peu coûteux de diriger l’attention vers la part de votre vie qui ne se fait plus remarquer.

Sa place parmi les autres notions

Trois phénomènes distincts de diminution sont décrits dans ce glossaire, et l’adaptation hédonique est celui que l’on confond le plus souvent avec les deux autres. Le biais de négativité concerne le poids accordé aux événements au moment où ils surviennent : le négatif frappe plus fort que le positif de même ampleur. Le biais d’atténuation affective concerne un souvenir particulier et la manière dont l’émotion qui lui est associée s’estompe, généralement plus vite pour les souvenirs désagréables. L’adaptation ne concerne ni l’instant ni le souvenir, mais le niveau de référence vers lequel vous revenez après un véritable changement de situation.

Un journal peut agir dans une certaine mesure sur le souvenir, un peu sur l’attention, et pas du tout sur le poids accordé aux événements.

Recherche

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’adaptation hédonique ?

C’est la tendance d’un changement de situation à ne plus se faire sentir une fois qu’il devient la nouvelle normalité. Un appartement plus agréable, une augmentation de salaire ou un nouveau téléphone nous font de l’effet pendant un temps, puis deviennent simplement notre cadre de vie habituel. La même chose se produit avec les changements indésirables, ce qui constitue le versant le plus réconfortant de ce constat. L’adaptation concerne le niveau de référence vers lequel vous revenez, et non un souvenir ou un instant particulier.

Le tapis roulant hédonique existe-t-il vraiment ?

L’expression exagère un effet réel. Sa version forte — un point d’équilibre fixe auquel tout le monde revient, quoi qu’il arrive — a été largement révisée par Diener, Lucas et Scollon en 2006. Leur revue des travaux a montré que les niveaux de référence diffèrent selon les personnes, que celui de certaines personnes évolue au fil des années et que l’adaptation à certains événements n’est jamais complète. Ce qui reste valable, c’est l’affirmation plus modeste selon laquelle les circonstances comptent moins avec le temps qu’au moment où elles changent.

En quoi l’adaptation hédonique diffère-t-elle du biais d’atténuation affective ?

Ces deux notions décrivent des diminutions de nature différente. Le biais d’atténuation affective concerne un souvenir et l’émotion qui lui était associée, laquelle s’estompe au fil des années. L’adaptation hédonique concerne un changement durable de votre situation qui cesse d’influencer votre ressenti au quotidien, alors même que la situation n’est pas revenue à son état antérieur. Vous pouvez vous adapter à un appartement agréable dans lequel vous vivez toujours : cela n’a rien à voir avec un effet lié à la mémoire.

Tenir un journal de gratitude peut-il empêcher l’adaptation hédonique ?

Il n’existe pas de preuves solides que cela empêche l’adaptation, et les pages qui affirment le contraire en exagèrent les bienfaits. La version défendable est plus limitée. L’adaptation passe par le fait que les choses cessent d’être remarquées, et écrire quelque chose est une manière d’y prêter attention pendant le temps nécessaire pour le noter. Il n’a pas été établi que cela ralentisse de façon mesurable l’atténuation de l’effet d’un véritable changement de situation. Il vaut donc mieux y voir un mécanisme plausible plutôt qu’un résultat démontré.

S’adapte-t-on aussi aux événements négatifs ?

Souvent, mais de manière inégale, et c’est là que les moyennes masquent le plus de différences. Diener et ses collègues ont constaté que l’adaptation à certains événements négatifs — notamment le chômage de longue durée et le handicap sévère — tend à rester incomplète, les moyennes des groupes se stabilisant en dessous de leur niveau initial. Les situations individuelles varient elles aussi considérablement autour de la moyenne, quelle qu’elle soit. L’adaptation décrit une tendance à l’échelle d’une population ; ce n’est pas une promesse concernant une personne ou une perte en particulier.